
Une histoire d'enfance
COMME UNE BULLE D'AIR.
Il y va des souvenirs comme autant de bulles d'air qui remontent à la surface.
Chacune renferme une parcelle de notre mémoire qui resurgit au gré des circonstances.
Voila, que l'une d'elles éclate et me ramène brutalement à ma prime enfance.
Nous sommes en octobre 1942. J'avais cinq ans. Nous habitions au 28 rue de la Municipalité à l'Ariana, et mon père m'avait accroché sur le revers de mon veston un petit drapeau Français. Je me souviens de ce petit drapeau et j'en éprouvais une grande fierté.
Et voila que subitement les Allemands sont arrivés chez nous et un grand soldat blond et
Sec se mit à crier contre mon père qui gesticulait et tremblait de colère.
Nous étions là tous derrière lui, ma mère qui tenait mon jeune frère qui venait de naître dans les bras et qui pleurait, ma tante Elise qui se griffait les joues en invoquant inlassablement « Rebbi Mier », et mes quatre grands frères qui regardaient la scène sans bouger .
Dehors, il y avait beaucoup de soldats et aussi tous les voisins et surtout Néné Spitallérri
L’ami intime de mon frère Gilbert qui était en colère en lançant des injures en « sicilien ».
Moi, je n'avais pas peur et je regardais le grand soldat et je riais à cause des mimiques de ma tante qui tournait en se tapant la poitrine.
Je connus longtemps après, la réelle nature de ce « dialogue » surréaliste et ahurissant entre l'officier probablement SS et mon père :
-L'officier : « Votre maison est réquisitionnée, vous avez 15 minutes
Pour faire vos bagages et partir ! Vous avez compris 15 minutes ! Schnell ! »
-Mon père : « monsieur, vous n'avez pas le droit ! Nous sommes
Anglais, je me plaindrais auprès des autorités Britanniques ».
-L'officier SS en hurlant : « Nous sommes en guerre contre
L’Angleterre et surtout CONTRE LES JUIFS ! Alors RAUS, GLEICH, SCHNELL !
-Mon père refusa et se mit en colère : C’est inhumain, où voulez-vous
qu'on aille ? Ici nous sommes chez nous ! »
-L'officier hors de lui pointa son pistolet et vociféra si fort en
Allemand que tout le monde se sauva et ma tante Elise se jeta parterre en
Criant et en pleurant.
Pauvre Papa ! Que pouvait-il faire, lui si petit, rondouillard avec sa
moustache à la façon de la « 3eme République », son gilet rayé, sa canne et
son chapeau feutre face à cet officier sec et vindicatif qui a connu toutes
les guerres d'Europe et d'Afrique, humilié par la défaite contre les troupes
Anglaises à Tobrouk pour supporter une fois de plus l'obstination d'un «
Britannique » récalcitrant et Juif de surcroît.
Nous voila donc, toute la famille, neuf personnes réfugiées dans un
tout petit logement appartenant à « Loulou et Mnimna »des amis de mes
parents, situé sur le boulevard de France à l'intérieur d'un petit immeuble
d'un étage traversé par un étroit couloir protégé par une toute petite porte
en bois qui débouchait sur la petite rue de la Boissière surnommée la rue
de la synagogue.
Le soir tombant, à l'heure du couvre feu, ce couloir devenait notre
prison et je regardais à travers la grille verrouillée, les soldats
allemands défilaient, les véhicules de toutes sortes qui traversaient le
Boulevard dans lesquels quelques Juifs âgés étaient embarqués et
j'entendais des cris en allemand, des coups de sifflet et des aboiements de
chiens.
Oui, tous les soirs, les mêmes scènes se répétaient et tous les soirs
quand la grille se refermait et que nous étions tous agglutinés je le voyais
venir en souriant les mains chargées de bonbons et de gâteaux.
Il traversait le Boulevard en courant et nous réconfortait de paroles
douces et gentilles. Néné Spittalleri, notre voisin, l'ami intime de mon
frère, mince, blond avec les mèches qui lui tombaient sur le visage, était
pour moi un ange et j'étais heureux de le voir. Il me parlait, il me disait
des mots gentils et insultait les Allemands en Sicilien.
Un soir, avant qu'il ne rentrât chez lui, je lui donnai mon petit drapeau.
Il sourit, me caressa les joues et repartit en courant.
Je le voyais s'éloigner et je me disais à cinq ans qu'il avait de la
chance d'être Sicilien.
Je compris très tôt que si nous étions enfermés c'est parce que les
Allemands n'aimaient pas les Juifs.
Et puis un jour les Américains sont arrivés. C'était un grand jour de
fête et je me souviens encore les cris de joie à la gloire des sauveurs, et
sur les tanks les groupes de Juifs qui agitaient des drapeaux et qui
chantaient à tue tête : « Khamous jaana hé , khamous jaana.. »
Toute la ville était joyeuse et les Américains nous distribuaient des
bonbons et des Chew gums .
Nous avions retrouvés notre grande maison et tous les voisins étaient
venus nous saluer et nous embrasser et ma mère pleurait et avec nous le
premier qui franchit le pas de la porte c'était Néné.
Notre maison était devenue le rendez-vous des officiers Américains et
Anglais et mon père se mettait au piano et tout le monde chantait en lançant
les képis en l'air dans une ambiance joyeuse impossible d'oublier.
Vendredi soir mon père récitait la prière et autour de la table avec
nous, dans le recueillement le chapeau sur la tête, les mèches blondes qui
dépassaient, debout à coté de son ami, Néné répétait comme nous à chaque
paragraphe : Amen !
Néné était très content d'être avec nous tous les vendredi soir et un
jour il me rendit mon petit drapeau en souriant.
Il a quitté comme nous tous la Tunisie pour toujours et surtout ce
village de l'Ariana et cette rue de la municipalité où ne raisonneront
jamais plus ces accents et ces rires des familles Siciliennes Spittallerri ,
Mazzuzo et d'autres, simples et discrètes qui nous ont témoigné avec dignité
leur gentillesse et leur affection.
Sylvain Benattar