Lettre ouverte à l'Ariana d'aujourd'hui


Adieu l'Ariana de mon enfance

Par Sylvain Benattar

 

      J’ai en effet vu tes  récents « portraits » qu’un ami musulman nous a envoyés ; je fus très attristé de te retrouver après tant d’années dans cet état de vétusté. Oui j’ai ressenti de la peine et surtout une grande déception de revoir ainsi nos anciens quartiers, nos maisons et nos ruelles de notre enfance dans cette affligeante situation d’abandon et de délabrement !

     Mais enfin que s’est-il passé pour te laisser aller comme ça ! Je te parle en ami malgré ces cinquante années si vite écoulées qui paraissent si proches.

    Quand je pense que c’est toi là bas, chère petite Ariana, je t’interpelle avec affection, qui nous a vus naitre et grandir, où nous avions été si heureux de vivre chez toi et avec toi nos belles et jeunes années, qui est la plus à plaindre. Nous étions persuadés que tu resterais inchangée malgré le temps car nous avions gardé de toi les meilleures  images du passé 

     Nous pensions que toutes ces années n’altéreraient en rien ni ta beauté ni ton charme et voila que soudainement, nous arrivent ces inattendues  photos prises peut être à ton insu qui nous dévoilent ton visage complètement transformé. Nous te retrouvons malheureuse comme une femme abandonnée, et moi j’en ressens franchement, je peux te le dire une grande peine de te voir comme ça si triste et misérable. Comme si tu voulais nous implorer pour que l’on vienne te consoler ; mais aujourd’hui comment pouvoir te consoler ? Et qui peut le faire ?

     Avant notre départ nous restions bercés par nos illusions que rien ne pouvait nous désunir, que la vie était belle et que cela pouvait durer éternellement. Ensuite vint le temps où nous pressentions que cette échéance devait se produire car l’Histoire l’avait programmée, provoquant l’inéluctable et fatale séparation. A qui la faute ? Nous nous trouvions à l’intersection de deux destins dont le notre s’est joué d’avance. Tout est arrivé très vite. Une réception officielle fastueuse dans un palais. Un grand et beau discours, un retour et des retrouvailles triomphales et un centenaire de relations protectionnistes qui s’achève. Nous fûmes happés par les événements et comme prévu, il y a ceux qui sont restés légitimés par un « droit » exclusif  et ceux qui devaient  partir. Nos ancêtres ont connu jadis des situations analogues infiniment plus tragiques, mais pour nous l’idée de te quitter si vite fut douloureuse et incompréhensible. Le jour de notre séparation arriva conformément à la volonté de ceux qui l’ont souhaité en sachant qu’elle nous infligerait fatalement à tous les deux de grandes inquiétudes et beaucoup de peine. Nous pensions à tort faire partie de la famille pour toujours car après tout, tu dois t’en souvenir, nous avions tellement contribué à te rendre heureuse et puis soudain tout a basculé.

     Or, nous le savions et tu le savais  autant que nous, que notre départ précipité n’était par un au revoir mais un Adieu. Celui-ci fut imposé et annoncé comme une sanction, brisant  à tout jamais l’espoir de continuer à vivre ensemble.

Toi tu demeuras prostrée, interrogative en voyant le feu s’éteindre lentement autour de toi sans réagir. Tu  assistas incrédule et mélancolique à nos départs ininterrompus qui te dépouillaient tous les jours un peu plus et qui nous propulsaient par vagues successives vers d’autres terres inconnues plus accueillantes, plus prometteuses et assurément plus généreuses.

     Nos « vieux » n’ont rien compris. Ballotés par des contingences qui les submergèrent, ils sont partis angoissés et humiliés, eux qui avaient bâti toute leur vie, la seule qu’ils aient connue avec toi et autour de toi. Ils sont partis ailleurs, incompris, malmenés, parfois dans le dénuement car beaucoup ont tout perdu. Ils se sont forcer de conserver leur bonne humeur en te quittant en restant fidèles à tous leurs souvenirs jusqu’au bout. Ils ont maintenu au plus profond de leurs êtres toutes leurs habitudes du passé, leurs langages et leurs accents. En avaient-ils d’autres ? Ils sont morts loin de leurs maisons, de leurs commerces et leurs cimetières, loin de tout ce qui fut leur raison de vivre, le bonheur d’avoir partagé leur vie avec toi.

    Quant à nous qui t’avions connue dans notre jeunesse heureusement moins angoissée mais soucieuse de son avenir, la transition s’est faite plus facilement mais avec un picotement au cœur qui n’a pas tout à fait disparu. C’est pourquoi nous assistons encore aujourd’hui avec émotion et moins de candeur au déroulement ininterrompu de nos souvenirs ; comme un film que l’on projette en continu, toutes les images du passé nous rattrapent  et s’agrippent à notre existence. Tu surgis sans cesse à chaque occasion telle que  nous t’avions connue, toujours aussi colorée et fleurie, exubérante et joyeuse en t’imaginant impatiente de nous retrouver comme si rien n’avait changé alors que tout avait changé.

      Pour nous chère Ariana le temps a fait son œuvre ; nous avions évolué, grandi, bâti nos existences avec acharnement. Nous t’avions classée dans un dossier confidentiel mais comme il y avait urgence et que nous étions avant tout pétris d’ambition, motivés par des projets et des défis d’avenir dans ces pays ouverts, libres et prospères, nous te consultions de temps en temps pour se donner du courage. 

 Au-delà des aspirations et des choix divers, nous avions rencontré des peuples différents qui nous ont accueillis avec curiosité, suspicion mais aussi il faut le dire beaucoup de tolérance. Nous nous sommes enrichis à leurs contacts, imprégnés de leurs cultures abondantes et multiples que nous avions reçues gratuitement nous permettant d’atteindre des perspectives insoupçonnées et prometteuses. Aujourd’hui, cinq décennies plus tard  nous atteignons le terme de notre voyage, satisfaits du chemin parcouru en laissant derrière nous une descendance qui nous voit vieillir, interrogeant notre passé comme pour se rassurer de son avenir. Certes nous vieillissons, assouvis du résultat accompli mais avec toujours au fond de nous des petits regrets indicibles et beaucoup de nostalgie . Oui ce sont toujours les mêmes images de notre enfance qui réapparaissent et c’est toi qui les agites en permanence. Tu les fais revivre parce que tu veux que l’on se souvienne de toi à chaque instant de notre vie. Que l’on retrouve notre jeunesse joyeuse et exaltée, docile et ambitieuse, sportive et turbulente dans le respect des traditions. Elles sont restées gravées et le temps n’a jamais pu colmater une fissure encore présente qui frémit périodiquement pour nous rappeler que tout cela avait existé.

      

 

  Alors, une fois par an ceux qui  ne veulent pas t’oublier se réunissent pour te fêter !

     Ils arrivent de partout même de très loin pour participer aux réjouissances. Tout le monde est heureux de se retrouver autour de toi et tu trônes au cœur de toutes les discussions. Le prétexte est tout trouvé pour manger les mêmes spécialités en se souvenant des mêmes histoires mille fois répétées , en dansant au rythme des mêmes musiques et en chantant les mêmes chansons. En fait rien à changé sauf que cela se passe à Paris en ton absence  alors chacun se remémore tous les détails de ton charme passé et chacun comme d’habitude s’évertue à te décrire le mieux. C’est la compétition et  tous les souvenirs sont étalés dans le désordre et chacun jure qu’il ne t’a pas oubliée. Bref  tu redeviens comme par enchantement le plus beau village du monde ; 

     Eh oui, tu vois malgré le temps qui passe, tu  continues de nous hanter. Notre ami musulman a du le ressentir. Nous sommes restés où que nous soyons à travers le monde, orphelins de nos maisons, de nos ruelles, de cet insignifiant carrefour dit dangereux, ce mythique et mystérieux puits dont on disait que son eau jaillissait d’une source miraculeuse. Allez savoir ! A  l’angle de ton célèbre boulevard, le cœur de toutes nos animations et nos agitations, rayonnait l’inaltérable et légendaire Café qui glorifiait le nom de son patron sacralisé comme une « icône » et un peu plus loin, à l’approche de ton Marché, en frôlant la façade de la mosquée, l’inoubliable Tram tout blanc qui se tortillait en entamant son Tournant pour disparaitre en grinçant et en faisant tinter sa clochette.

     Tout cela nous l’avions décrit en détail dans un recueil qui porte ton nom. Il relate la fraternité séculaire, les personnalités chaleureuses qui ont façonné nos éducations entremêlées figeant nos souvenirs. Des récits pleins de tendresse  ont été écrits pour te congratuler, des poèmes et des chansons pour ne pas t’oublier.  Des magasins et des restaurants portent ton nom.  Enfin tu devins, modernité oblige, la Marraine associative de tous tes amis qui te regardent, te consultent, et te commente partout dans le monde.

     Nous t’avions même surnommée la « Petite Jérusalem » 

    Et puis soudain nos illusions se sont estompées à la vue de ces quelques clichés. Éloignée de nous tu t’es complètement transformée. Tu es devenue presque méconnaissable. Ce que nous connaissions de toi a disparu. Tu n’es plus celle que nous chérissions jadis

    Ces longues années d’absence nous ont fait croire que tu étais restée aussi fraiche qu’avant. Les photos que l’ami Musulman nous a envoyées ont interrompu le mythe ! Elles exposent devant nos yeux une vérité amère et notre album de souvenirs si bien entretenu se referme tristement. Cette situation qui l’a voulue ? Ta constante dégradation a  t’elle  été programmée pour te punir et aussi nous punir d’avoir vécu ensemble en chaleureuse complicité dans le passé

    Comme si l’on  voulait t’avilir pour assouvir une quelconque vengeance en effaçant les dernières traces de notre existence. Comme si l’on te forçait d’oublier un passé où tu fus heureuse jadis avec nous et te laissait mourir comme une être abandonné qui emporte ses ultimes souvenirs dans l’indifférence générale

     Voila, maintenant que notre histoire se termine,  je pense encore à ma maison qui m’a vu naître ; à son immense patio qui débouchait sur le jardin ; L’amandier majestueux, les bananiers et le cognassier qui jouxtait la synagogue, le citronnier, l’oranger et le grenadier.

      Je continue de croire qu’elle existe toujours, spacieuse et immuable, avec le vieil harmonium rescapé d’une époque révolue qui agonisait à coté de la grande cheminée de marbre blanc, de l’immense miroir bordé de dorure qui montait  jusqu’au plafond et de la grande tapisserie murale de soie où le cerf haletant gisait dans une mare et attendait la mort certaine, encerclé par la meute rugissante. Tout cela, je continue de croire qu’il n’est pas le fruit de mon imagination 

      Cinquante ans plus tard, un ami musulman, peut être le dernier, épris d’une compassion ait voulu  à sa façon témoigner que tout cela a réellement existé. A-t-il voulu pérenniser les dernières empreintes d’un vieux décor voué à disparaitre 

     Ceux qui nous ont succédés dans ce qui subsiste encore, ne peuvent pas ignorer totalement notre héritage malgré les sévices du temps. Ils pourront s’ils le veulent encore pouvoir remémorer notre présence, entendre à travers tes murs nos chants et nos prières et apercevoir nos visages et se souvenir de nos noms

      Si personne ne voudra attester que nous avions vécu ici avec leurs parents dans les mêmes quartiers où nous avions participé aux mêmes réjouissances, éprouvé les mêmes joies et ressenti les mêmes peines, alors viendra le temps où toi petit village pourra témoigner grâce à tous ceux qui t’aideront pour le faire que tout cela a vraiment existé.

     

Sylvain Benattar     

 
 

Accueil